Tangos Utópicos (2015)

Pour quatuor de saxophones.

Quatuor Yendo

Commande du quatuor Yendo et de Radio France pour son émission Alla Breve.


Cinq mouvements aux environ de 2 minutes. Telle est le cahier de charge de l’émission Alla Breve,une gageure. Ce défi stimulant s’est adapté particulièrement bien à l’idée de forger un tableau qui conjugue l’incroyable virtuosité de ces instrumentistes aux voltiges d’un tango possible, vraisemblable, utopique.  

Dans « Curvas Desiguales » (Courbes Inégales) je me suis donné à cœur joie dans des tournures mélodiques mirobolantes qui se rencontrent en contrepoints extrêmes,à la manière de ces envolées lyriques de bandonéon et violon dans les tangos classiques qui nous coupent le souffle.

L’énergie, en bataille et opposition des sexes, propre au tango dansé, a trouvé une métaphore shakespearienne dans « Montescos y Capuletos », dans lequel apparaissent des rallent du frère nord-américain, le jazz. Cette lutte constante entre soprano et ténor versus alto et baryton, disloque la grammaire dans une sorte d’invention furtive à deux voix.

Dans les troubles de Per (ou « Per-turbaciones »), outre le clin d’œil à mon ami bandonéoniste Per Arne Glorvigen, qui est un « tanguero » expert, l’instrument emblématique tu tango fait son apparition par la transcription libre. L’attaque violente et la résonance morbide vont donner naissance à une série d’accidents et rencontres qui engendrent la mélodie, pour devenir une masse et un son unique – micro intervallique et impossible dans un tango traditionnel.

Deux milongas pour finir. On doit à la milonga, grande sœur du tango, le 3, 3, 2 qu’on attribut abusivement en Europe au seul Astor Piazzolla, qui en a fait grand usage. Mes deux milongas, d’abord celle de l’intérieur n’est autre chose qu’un son de bandonéon en immersion. Le zoom de l’écoute plonge nos oreilles dans le soufflet de l’instrument, à l’intérieur duquel s’esquisse une mélodie bourdonnante. L’autre milonga – la Milonga Desesperada – désespère de trouver un véritable appui rythmique. Elle retranche les instruments à se bousculer et essayer d’imposer au travers un jeu de métrique et polyrythmie exagérée une expression mélodique faite de poncifs et de lieux communs revisités. Ici l’exploit avoisine le danger, qui est peut-être ce qui définit la virtuosité –et se termine par un geste ascendant qui sublime la cadence finale dans lequel la dernière note semble n’être que l’inspiration qui promet une suite.

Ces tangos utopiques ne se veulent surtout pas un manifeste musical de l’avenir. Si il y avait un exemple à suivre – ce que je ne préconise pas particulièrement –  je dirais que c’est celui d’inventer, presque comme un jeu et en toute liberté, l’impossible. 

Luis Naón

France musique – Emission  ‘ALLA BREVE’
Enregistré en septembre 2015 à Radio France
Diffusion séquentielle du lundi au vendredi à 13h55 & minuit
www.francemusique.fr/emissions/creation-mondiale-l-integrale